J’ai toujours tenté de construire des cathédrales avant
de connaître la technique du mortier.
Évidemment, les murs ne sont pas droits et souvent, tout s'effondre.
Peut-être mon grand-père m’a-t-il indiqué cette
voie le jour de la mort de son oiseau jaune.
Un serin disait-il.
Ce jour là, il avait écrit un texte à faire pâlir
« Truc Machin Chose », celui qui a fait « l’automne
», ce poème si difficile à faire entrer dans la tête
des enfants.
Mon grand-père était cantonnier …un vrai, avec un vrai
balai en vraies branches d’arbre et de la vraie ficelle autour. Quand
j’ai entendu son texte, il est devenu magicien.
Alors, pourquoi pas moi !?
A treize ans j’écrivais des chansons en anglais. Je ne comprenais pas vraiment ce qu’elles racontaient, je ne parlais pas anglais (les slows de fin d'année avec ma prof. manquaient d'efficacité et j'étais toujours gratifié de notes à la hauteur de mon accent).
Doucement, je me glissais dans la peau d'un musicien…do fa sol, avec
des doigts souffreteux sur les cordes de métal rouillé d’une
guitare bon marché.
Je suis resté affublé de l’instrument (pas le même,
j’en ai changé mille fois) pendant près de vingt ans.
Bien sur, j’ai joué Bach avant de faire mes gammes et je comptais
de l’ongle les notes sur la portée… J’ai même
cru avoir composé un quatuor à corde et quelques lignes de jazz.
Un jour je me suis tout avoué : « arrête mon gars, c’est
pas pour toi !! » …
Oh! elle existe toujours (la guitare), dans son sarcophage, là, tout
près de moi.
À dix-huit ans environ, je suis devenu photographe. Clic Clac. J’ai mitraillé tout ce qui bougeait ….et ce qui ne bougeait pas aussi. De ma grand-mère en noir et blanc pour essayer, jusqu’aux ruines de l’architecture manufacturière de la banlieue nord de Paris. J’habitais là. Dans un dégradé de gris.
Et puis, je suis parti à la campagne. Plus de ligne droite, adieu
le foisonnement des verticales, des horizontales, du construit à profusion.
Le décor avait disparu. Tout était fluide, mouvant, ça
changeait sans cesse de couleur… mais si lentement... tellement lentement.
Deux ans de pleine oisiveté dans la campagne normande pour ouvrir les
yeux. Moi qui ne la connaissais que de la fenêtre du train, l’été,
pour aller de la ville à la mer, je découvrais enfin la brume,
la pluie qui mouille, la couleur de la terre, son odeur, le vert des blés
avant d’être jaunes, les arbres qui parlent, la limpidité
de l’eau, les nuits de vrai noir, le silence, les nuages, le sens des
vents…Mais plus de photo.
Là, grand trou…plusieurs années. Juste quelques participations à des montages vidéo de reportage (avant l’informatique) des diaporamas synchronisés sur de belles musiques, deux ou trois sonorisations de spectacle (tout petits les spectacles) et quelques études pour faire semblant de savoir des trucs.
Un jour, j'ai changé de monde (comme certains changent de lunettes).
J’y ai découvert la peinture —je
n’en connaissais que le "fifre" (une copie) que j’avais
offert pour la fête des mères quand j’étais en CM2—
les musées, galeries, quelques rencontres et j'y suis allé de
mes petites catégories : j’aime, j’aime pas, j'aime, j'aime
pas...
Plus tard, suite à cataclysme, j’étais confronté
à d’autres évènements. Avènement d'un faisceau
d'émotions. (le terme est souvent galvaudé et réduit
à la dualité du « je suis triste, je suis gai »
alors que la palette est tellement plus riche et profonde.) A ce moment, elles
étaient devenues tangibles. Alors, parce que c’était absolument
nécessaire, j’ai voulu les matérialiser.
J’avais eu en projet de peindre quelques années auparavant, mais
j’étais lucide, j’étais incapable de coucher sur
une toile une quelconque émotion de telle manière qu’elle
puisse être perçue, ressentie par autrui.
J’ai bien pensé à la musique dont je connaissais mieux
la technique, mais là encore, je doutais de la fiabilité du
vecteur.
Enfin, et puisque je parlais ma langue depuis l’âge de trois ans,
je commençais à écrire. Et par les mots, les durs, les
rugueux, leurs harmoniques, le rythmes des phrases, le timbre des signifiants,
j’explore l’espace infini de l’infiniment petit, celui qui
rapproche, toujours plus près de soi et de l’autre, par opposition
à l’infiniment grand qui lui, éloigne.
Mais je n’oublie pas, j’ai toujours tenté de construire
des cathédrales avant de connaître la technique du mortier.