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Tentative de Vol

On sortait à peine de l'hiver. Les nuages aussi gris que la mer s’étaient agglutinés jusqu'à l'horizon. Quelques amateurs d'iode, emmitouflés jusqu'aux oreilles dans des parkas multicolores ou des marinières d'un autre siècle, se risquaient sur les planches pour une promenade dominicale ; se reconnaissant sans avoir été présentés, ils se saluaient d'un hochement de tête ou d'un regard appuyé…à droite puis à gauche puis à droite…sans jamais rompre le cours solennel de leur procession. Plus loin, sur la plage, le torse bombé et le visage pointé vers le nord, des sportifs impudiques moulinaient des bras en s'efforçant avec conviction d'inspirer la totalité des vents d’ouest, un observateur distrait se demandait s'ils s'apprêtaient à quitter le sol tel des mongolfières ou à s'y affaler sous l'emprise d'un coma éthylique et deux ou trois chiens écervelés attendaient l’événement avec impatience. C’était Deauville, la matinée touchait à sa fin.

Le regard rivé sur le large, M, ne percevait pas tous ces mouvements. Quelques minutes après s'être assis sur le parapet, il avait pris la liberté de figer la petite communauté en un tableau si impressionniste qu'il en était devenu transparent. Pour lui, faire une pause relevait d'une posture plus mentale que physique. Quand il se reposait, c'est le monde qui se reposait. Le processus était souvent le même. Il commençait par épingler les plus importuns et terminait par son propre corps. Souvent il laissait en vie juste ce qu’il fallait pour rester en éveil et il s’envolait de longues heures, au gré d’un son, d’une couleur ou d’une odeur. Lorsque les trois étaient réunis, il avait du mal à revenir. Ce jour là, il avait entamé son travail hypnotique par la secte de l'iode et ne sentait plus que la présence du trop imposant hôtel qu'il avait aperçut quelques minutes plus tôt sans oser le détailler. Ainsi, l'instant, aussi microscopique fût-t-il, résonnait à l'unisson avec son quotidien : coincé entre, derrière, un édifice dont l'austérité n'avait d'égal que l'ornementation et devant, un infini aussi flou que perclus de tâches jaunes rouges et bleues, il se sentait délicieusement malheureux.

-Merde, fait chier
Croire que ces mots correspondaient à une pensée ou une subite prise de conscience ou encore qu'ils étaient la manifestation audible d'une réaction à un évènement désagréable eu été une erreur. Depuis des années il ponctuait régulièrement ses moments dématérialisés d'un "merde, fait chier" ou d'un "putain" qu'il murmurait d'un souffle lent sans les entendre. Ils s'échappaient de leur propre initiative, discrètement, commes'ils ne voulaient pas le sortir de sa torpeur.
Ce ne fut donc pas ce "Merde, fait chier" qui le réveilla, ni les mouettes au-dessus du chalutier qui rentrait au port, ni les embrunsqui maintenant lui mouillaient le visage. Ce fut bien plus inattendu.

"Ours !". Se cria-t-il aphone quand les deux formes sortaient de son champ de vision. Le monde se réanimait ! Chiens, sportifs, promeneurs et pêcheur, tous reprirent vie en ballet cadencé. Et comme après une longue pause il faut bien rattraper le temps perdu, les images défilèrent à une vitesse vertigineuse qui lui rappela celle d'un train qui dévale une montagne russe. Ce fut sans doute pour cette raison qu'il qualifia de "russe" les deux créatures qui s'éloignaient à petits pas rapides.

" Y-a-t-il des ours en Russie ? ". Quelques marinières crurent que ses mots leur étaient adressés et lui jetèrent un regard dubitatif qui ne l'éclaira pas sur la question.

M appréciait la scène avec délectation. Il trouvait exquise l'initiative d'avoir implanté des Russes avec leurs toques tatares et leurs fourrures sibériennes en plein paysage Deauvillais. Il aimait ce décalage. Les contrastes avaient toujours été pour lui une source d'instabilité créatrice. Il quitta donc sa position et suivit les Russes à la manière d'un espion.

A mesure qu'il s'en approchait, ses premières impressions s'estompaient. Il devint vite évident qu'il ne s'agissait pas d'ours, la démarche était bien trop légère pour des ursidés et s'ils étaient Russes, il fallait désormais qu'il parle de ces deux là au féminin car il était certain que sous le pelage, elles ne portaient pas de pantalons.

Il les rattrapa alors qu'elles commençaient la revue des cabines de plage qui s'étiraient en perspective sur quelques centaines de mètres. Chaque entrée arborait fièrement le nom d'une vedette du grand écran, rappelant aux lecteurs profanes que le prestige de la ville reposait aussi sur son "Festival du Film Américain".
Entre Sean Connery et Gene Hackeman il était à porté de voix et prit soin de conserver la distance, rempli par l'appréhensionde celui qui écoute aux portes.

-C'était bien Hitchcock hier.
-Toi t'es comme Grand-mère, tu t'endors après dix minutes de film et tu te réveilles pendant le générique alors jene vois pas comment tu peux parler du film !
-Oh tu sais, ces films là, tu vois le début, tu vois la finet tu connais le milieu ! C'est toujours la même chose !
-Eh bien tu devrais faire un effort. Hitchcock c'est quand même un grand Monsieur du cinéma et toi qui aime les livres de Mary Higins Clark je crois que là tu serais servie. Et puis ça te permettraitpour une fois de savoir de quoi tu parles !
-A mon âge, dès qu'on est allongée les pattes en l'air,on s'endort.
-Peut-être ! Mais alors tu ne dis pas que le film d'hier était bien. Tu dis: "ça devait être bien" ou "ça semblait bien" mais pas "c'était bien" ! Tu peux aumoins me donner le titre j'espère !?
-Moi, les titres ça ne m'intéresse pas. Ce qui compte c'estl'histoire.
-Mais enfin Maman ! Tu-ne-l'as-pas-vu le film, alors arrête !
-Oui mais j'ai du le voir, ils passent toujours les mêmes films àla télé.
-Bon, on arrête de discuter de çà parce qu'on va encores'énerver... Comme d'habitude.
-Tient ! Y-a des gros noirs qui arrivent; il va bientôt pleuvoir.
-C'était " Le crime était presque parfait " Maman.
"Peut-être." Dit la vieille dame en tournant d'un coup latête.

M eut juste le temps de sentir le regard bleu qui lui signifiait qu'elle l'avait pris la main dans le sac, qu'il était un jeune-homme impoli et qu'il lui fallait déguerpir de là, avant de s’enfuir dans le dédale des rues, pour ne plus exister, comme lorsqu’il était enfant et qu’il plaquait ses mains sur ses yeux pour devenir invisible.
Aux premiers signes du soir, quand il retrouva sa voiture, il se dit que cette journée lui rappelait vaguement la nuit où glacé par la peur, il s’était caché sous l’essieu d’un camion et que ce fut sale, misérable et honteux qu’il était rentré chez lui au petit matin, en silence pour ne pas réveiller ses parents. Il se souvint de la promesse qu’il s’étaitfait alors ; il avait juré d’oublier.

Puis il démarra et quitta Deauville.

 


« Ex-Yougoslavie ! Alors que les Etats-Unis ont commencé à parachuter des vivres… » M changea de station. Il tira une cigarette du paquet posé sur le siège du passager. Machinalement il appuya sur l’allume cigare puis entrouvrit sa vitre comme à chaque fois qu’il fumait en conduisant. L’air glacé s’engouffra dans l’habitacle étouffant le coulis un peu guimauve d’une trompette que lui avait dénichée l’autoradio. Il crut reconnaître Chet Baker, pensa qu’il s’agissait peut-être de Miles Davis, monta le son pour mieux sentir la présence de l’instrumentet replongea le regard dans le faisceau des phares.

La route lui semblait interminablement droite. Quelques minutes plus tôt il avait traversé Lisieux. A son passage, les rideaux de fer s'étaient fermés sur les lumières électriques des vitrines immuables de Sainte-Thérèse et de faux Rouen. Il devait être sept ou huit heures. Pendant un instant il s’était mêlé aux autres. En file ordonnée, ils avaient parcouru la ville de giratoires en intersections, de feux tricolores en passage cloutés. Et puis, il avait obliqué vers la pénombre, seul, par une route inconnue.

«…C’est sur ce somptueux Flamenco-Sketches extrait de l’album Kind of Blue que nous allons quitter Miles Davis qui était accompagné par John Coltrane au saxophone ténor, Julian Adderley au saxophone alto, Bill Evans au piano, Paul Chambers à la contrebasse et Jimmy Cobb à la batterie… ».
D’un trait, M laissa filer un « Putain ! Près de vingt ans que j’écoute du jazz et j’suis pas foutu de reconnaître Miles Davis ! » Aussitôt il s’empressa de percevoir dans cette confusion des styles, la trace d’une hésitation, d’une incertitude, du doute. Il osa même - fût-ce la proximité de Lisieux qui l’y autorisa ? - distinguer son propre doute du scepticisme de saint Thomas, pour aboutir à la conclusion que lui, n’avait pas besoin de preuve pour croire et que libéré de cette contrainte, il pouvait à loisir accepter toute réalité si elle le séduisait ou la repousser dans le cas contraire. Il termina sa réflexion en affirmant que le lustre du calice entretenait la ferveur du croyant et qu’incontestablement la foi maintenait des rapports ambigus avec l’esthétique. Tout cela le rassura et il sourit du sourire qui ne l’avait jamais quitté depuis son enfance et dont il pensaitqu’il lui faudrait bien un jour se débarrasser.
De quelques lentes contorsions, il reprit le contrôle de son corps etcontinua son voyage.

Dehors, le halo de la ville s’était dissipé. La bande étroite sur laquelle il roulait s’estompait rapidement dans l’obscurité. Derrière les buissons ordonnés qui longeaient la chaussée, il imaginait des champs de terre brune sillonnée jusqu’à l’horizon, des chemins aux ornières boueuses qu’il faut éviter, des fermes au-delà desquelles rien n’existe, des âtres rougeoyants qui réchauffent les chambres où déjà l’on dort, des chiens fatigués au pelage suintant qui guettent d’une oreille le moment d’aboyer, il entendait presque le craquement infime d’une brindille sur laquelle personne ne marche. Mais quand au hasard d’une trouée il risquait un regard empressé, à droite comme à gauche il ne percevait rien, ni arbre, ni bâtisse, ni fenêtre éclairée ; juste une nuit vide qui l’aveuglait.

Il hésita à faire demi-tour pour prendre la nationale. Il savait qu’elle le mènerait rapidement à destination ; il longerait Le Neubourg avant d’arriver à Evreux, puis plein sud pour terminer par la vingtaine de kilomètres habituelle. L’idée le troublait. Il pensait qu’il était temps de rentrer et d’arrêter là cette trajectoire insensée. Subitement, le seul prétexte d’être ailleurs n’était plus suffisant. Il fît un effort pour retrouver le goût de ce qui l’avait encouragé à partir au petit matin. Il chercha les mots qui l’avaient convaincu, l’argument qui le gonflait de courage quand sans bruit il avait refermé la porte puis traversé le jardin en prétendant qu’aujourd’hui serait un jour différent. Il se souvenait de l’instant, quand il avait dépassé la limite du village. Il avait soufflé, longtemps, très longtemps, comme si l’air qu’il respirait depuis des années avait attendu ce moment précis pour enfin s’échapper. Et plus loin, quand il avait pénétré les endroits qui ne lui étaient plus familiers, quand il avait éprouvé avec jubilation cette extraordinaire émotion, quand tout s’était arrêté le temps de s’entendre prononcer « On rentre à la maison », c’est là qu’il avait su qu’ils étaient deux, fusionnés mais distincts : lui qui conduisait d’un geste sûr en regardant devant sans ciller, et lui qui se laissait guider, le visage inondé de sourire, ébloui de reconnaissance.

Il se souvint des images, des pensées que ces moments avaient provoqué, des mots qui en découlaient et qu’il avait écoutés comme autant de révélations. Il en cita plusieurs, à voix haute, en articulant chaque syllabes d’un timbre clair. Il commença par : « étouffer »…il ralentit brutalement, stoppa la voiture, coupa l’autoradio, …« respirer »…arrêta le moteur, éteignit les phares…« immobile »…et la nuit pénétra l’habitacle…« battre », « courir », « construire »…Tout se bousculait…« bâillonner », « parler », « dire », « chanter », « crier », « hurler », « partir »…et il termina par « épuisé », la mâchoire crispée sur des sons qui ne sortaient plus, en maudissant ces incantations stériles, incapables d’engendrer les émotions qui l’avaient animé quelques heures plus tôt.

Quand il démarra, un chien aboya. M sourit. Ce fût sa manière de répondre. Et puis, pendant près de trois heures, il conduisit. Il longea Le Neubourg avant de traverser Evreux. Vingt kilomètres plus tard, il était de nouveau debout.

 


Sous ses pieds, les graviers sonnaient une marche résignée. Il parcourut l’allée en comptant mentalement ses pas, gravit le petit escalier de pierres mal ajustées et posa la main sur la poignée. Il aurait voulu trouver les mêmes signes d’inquiétude que lorsqu’il rentrait au milieu de la nuit, avant… il ne savait plus quand , la lumière extérieure allumée, ou un rideau lourd qui bouge à la fenêtre de la chambre, ou mieux encore, la porte qui s’ouvre avant de l’avoir touchée. Il actionna la clenche comme un joueur de roulette russe appuie sur la détente…Elle était verrouillée.
Il était bien chez lui.

© Marc Heddebaux 2005