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Poème sur le temps

Unité de Temps est une allégorie de la perception du temps construite autour de l'opposition du temps parcellisé selon les unités habituellement utilisées comme repères sociaux, au temps intime d'un être reclus. Dans les murs, une fenêtre permet le passage de l'histoire naturelle et sociétale de l'extérieur vers l'intérieur. Au temps qui passe par et devant cette ouverture jusqu'à devenir matière étalée informe et inodore, le narrateur réplique par son propre voyage, son propre temps. La réminiscence précise de l'image d'une femme ouvre sur une symbolique sexuelle et amène au contraste de l'intensité des ressentis – quand le reclus vit la mer, ses vagues et leur écume, quand il perçoit une langue sur sa peau, le battement d'un corps, dehors, c'est l'heure qui régit les mouvements, et c'est aux lignes de survie qu'on s'accroche. On approche ainsi le temps selon son contenu émotif qu'on oppose au temps vitesse et mécanique d'un collectif en situation de normalité. Mais l'histoire passée rencontre sa propre limite quand elle touche au présent et la seule fuite possible consiste en un recommencement de l'histoire, en un cycle qui constitue et constituera l'unité de temps du reclus.

Dans une dimension théâtrale , Unité de Temps est un monologue, mais resitué dans un univers poétique, il s'agit d'un dialogue entre une approche lyrique et une approche didactique du temps, dialogue qui questionnera peut-être le lecteur sur l'isolement, l'exclusion, le conformisme ... ou encore sur son propre rapport au temps et ce qui remplit ses espaces intimes.

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Unité de Temps

Poème sur le Temps

Cent pas sur les murs.
Pas une fissure où passer.

Je revois le vol des mouettes dans le cliquetis des mâts.
Ça sentait la corde et le Glen
et les soies ensuées sur son rêve béant.
Le matin, on s'aimait déjà.

Des jours.

Des jours griffés dans la pierre.
Des jours scandés d'un doigt rauque
De traits qui s'estompent sous des ongles rognés,
sablier de salpêtre,
poussières d'attente...
J'attends...

J'attends...

J'attendais parfois pour m'éveiller
de sentir son désir sur mon ventre
sur ma bouche.
Elle m'abreuvait jusqu'au soir.

La nuit dans le carré du ciel
les regards évadés ont marqué leurs passages.
Les rêves acides, des espoirs rongeurs et leurs rouilles salées
marquent le métal d'une vie trépassée
La trace d'une veine là ...

Je la sens encore sous ma main
battre au rythme de son corps
quand sa langue avide goûtait ma peau

J'ai soif.

Dans la cour c'est la pénombre.
Le grand mur y retient ses ombres
Les yeux accrochés à trois barbelés je cherche une étoile.

Il pleut.

Mille fois sur ses reins j'ai trompé l'horizon
Mille fois en son sein j'ai perdu la raison.
Dans sa gorge vibrante aux râles étouffés
coulait en silence notre lave brûlante

C'est bientôt l'heure.

Les plumes trempées battent le premier rappel.
Bientôt l'heure de laisser l'univers aux têtes courbées
aux pensées dupliquées,
aux pas saccadés sur des lignes de survie vers demain

jusqu'au prochain matin

puis un autre

et un autre encore pour buter sur la fin
comme un ventre vidé de promesse

Je la vois

Je la vois s'allonger
sur les vitres nues
des vieux hôtels de bord de mer.
Houleuse, m'appelant de ses vagues
elle écumait son désir de noyade.

Et je vole comme un pigeon gris dans ma tête.
Et je crève mes rêves à coup de bec,
à coups d'ailes sur le verre de ma cage
Échos du naufrage d'un corps sur la plage.

Mais là, dehors dans le carré du ciel
c'est le temps qui passe
Vieux mort pâteux et grotesque
il s'étale, pâle
inodore

Alors je vole encore

Et ça sentait la corde et le Glen
et les soies ensuées sur son rêve béant
Le matin, on s'aimait déjà

© Marc Heddebaux 2005-2006