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Le Pont Sakurabashi

Trois jours. Trois nuits aussi. Un ultime tour de sa nouvelle demeure, un dernier pas jusqu’au seuil, il se tourne, lève des yeux plissés : des traits dans le ciel, « … un vol d’hirondelles… peut-être une pluie tiède »… ses lèvres ont à peine bougé. Puis il entre, s’allonge dans l’ombre, remonte son col et s’endort au milieu d’une pensée.


Trois jours de travail. Trois nuits aussi.
Avant de commencer il avait entassé tout ce qu’il avait glané : des branches de noisetier aux ferrailles rouillées, des cartons d’emballage aux plastiques arrachés, des liens de cuivre, d’écorce, du fil emmêlé, quelques planches et une roue pour la table, une autre pour rien. Et cette terre argileuse qu’il avait trouvée plus loin ; il l’avait rêvée «cathédrale» avant que la pluie n’en change le destin, avant de plonger ses mains lacérées dans sa masse huileuse, chaude, apaisante. Ensuite il avait trié. Les couleurs, les formes, les textures… il alla jusqu’à amonceler selon les températures et finit par ranger ce qui lui serait utile au sud et le reste au nord, délimitant ainsi son territoire.


Trois ans qu’il y pensait. Jour pour jour à quelques heures près.
Partir, quitter, laisser, trouver, construire s’étaient transformés en rêves. Une nuit qu’ils l’empêchaient de dormir, lui, les changea en réalité.
Il avait dit au revoir du regard, s’était éloigné en silence et mêlé à la promenade des nuages.

Il traversa des contrées inconnues en évitant les routes, gravit des montagnes, s’enfonça dans la neige, suivit les ruisseaux, les torrents du printemps, s’arrêta en alpage à l’abri des lauzes, goûta le fromage puis le dévora en courrant, enrichi d’un couteau, d’une veste et trois mots de patois. Il contournait les villes, préférait les villages les jours de marché et s’attardait volontier à l’étale du crémier, du primeur aussi ; il y remplissait ses poches vides et disparaissait. Il rencontra trois hommes dont il ne sut jamais les noms et une femme qui le réchauffa par trois fois. Elle lui avait laissé une photo. Il l’oublia sur une pierre qui lui servait de chevet dans les feuilles d’automne.
Aux premiers signes du deuxième hiver il avait cherché un toit. Il trouva un château.
Il y passa une nuit sous les étoiles, une autre à l’abri de la pluie et trois mois sous une voûte au plus profond de la terre, près d’un feu.
Parfois il s’extirpait de son trou pour chercher du bois ou guetter son gibier par les meurtrières. C’est de là qu’il l’aperçut. Des branches s’étaient agitées. Un point, une tâche, un homme. Sans âge, sans taille, mais plus grand que lui. Il se glissa dans un endroit caché avant que l’homme ait passé le mur qui les séparait.
Tapi, sans le moindre bruit, il épiait l’imposante stature plantée à quelques pas de là.

Le jour commençait à baisser quand les voix résonnèrent.
- « Est-ce ton ventre ou le mien que j’entends réclamer ? » L’homme n’attendit pas et continua…« L’un de nous doit avoir faim et la fumée me pique les yeux. Il y a un feu quelque part !… Peut-être quelque chose à manger ? »
- « Que voulez-vous ? Qu’est-ce que vous venez faire ici ? » Ses mots se précipitaient, écorchés et plaintifs.
- « Manger. Dormir. Me réchauffer aussi. » L’homme se tut et reprit d’un timbre calme, grave, porté par un souffle, « ton hospitalité ! »
Il ne répondit pas.
Ce n’est qu’à la pleine obscurité qu’il se leva. Le dos courbé, les jambes engourdies, il s’approcha du visiteur. Les regards se croisèrent sans se voir et plus tard, alors qu’ils s’accroupissaient autour des flammes, ils se sourirent. Longtemps.

Au cours des nombreuses journées qu’ils passèrent ensemble, l’homme lui apprit à chasser sans meurtrir, à pêcher sans crochet, à manger sans compter, et puis boire, à trouver sous ses pieds les couleurs d’herbe et de ciel pour peindre sur les murs, à voir les étoiles qui disent où l’on est, à parler de demain, d’hier et après, à fixer l’horizon sans être aveuglé, à sentir dans la nuit les soleils du matin, à chanter sans portée, sans clé ni regret. Il lui donna un carnet qu’il noircit de charbon en contant son histoire, lui montra les regards pour ne pas s’égarer, dévoila les rêves, le réel et l’espoir. Ils apprivoisèrent une chèvre et son lait, un choucas qui parlait, et un chien sans chaîne ni collier. Et puis l’homme disparut. C’était un matin. Il pleuvait.
Alors il partit lui aussi. Quelques jours après. De nouveaux ruisseaux. De nouveaux torrents. Ses talons marquaient la cadence dans la neige qui fondait. Petites tâches brunes au milieu de nulle part, il avançait.

Il faisait chaud lorsqu’il arriva. Un cercle de lumière sur l’herbe tendre. Aucun sentier n’y menait. En chemin il avait trouvé des branches de noisetier, des ferrailles rouillées, des cartons d’emballage, des plastiques arrachés, des liens de cuivre, d’écorce, du fil emmêlé, quelques planches et une roue pour une table, une autre pour rien. Il tria, re-tria, décida de bâtir sa maison au nord-ouest, face à l’est et au sud, aux rayons du matin… « il y a bien cette argile … » dit-il en regardant au loin.
Ce furent les seuls mots qu’il prononça avant de dormir.

 

Trois flaques de lumière à l’ombre des marronniers. Il dort encore. Sous ses paupières orangées il entend sa voix, il écoute les pas. Elle n’est pas seule. Elle l’appelle ; il ne bouge pas. Il attend qu’elle le prenne dans ses bras, qu’elle l’étouffe dans son cou. Il sait le goût de ses larmes quand elles coulent sur sa bouche. Ce n’est pas la première fois qu’il s’en va. Les torches s’approchent, elles le trouvent, il ouvre les yeux et chuchote… « maman ».
C’est l’heure de rentrer. Demain il aura huit ans.
- « Maman… j’ai fait un rêve ! »
- « C’est pas grave mon ange… »
Ils sont déjà loin.


Tokyo, 2033, 22:30 (retour d’une de ces innombrables galeries d’art contemporain.)
Au vernissage il n’a ni bu ni mangé pour mieux parler de sa terre. Il traverse le pont Sakurabashi, s’y arrête un instant, regarde l’eau couler, glisse la main dans sa poche et en sort un carnet. A la première page il est écrit à la cendre : « Carnet de Voyages »

Il y pose trois mots.

© Marc Heddebaux 2005