Matriochka - La lettre

Matriochka poupée russe , simple jouet d'enfant de la fin du dix-neuvième siècle ou Matriochka adaptation de la poupée japonaise Kokeshi (fin de la période Edo 1603-1868) , objet sexuel et religieux ou souvenir de l'enfant disparu ?
Chaque recherche sur la Matriochka apporte sa part de rêve et de phantasme.
Matriochka matrice des ventres reproducteurs ou matriochka mater de mère en fille , aux hanches larges et vierges de père.
C'est en tout cela que se situe l'histoire de Li et Matri, une histoire de Matriochka qui en cache une autre et encore une autre.
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Elle gravit l’escalier lentement…avec application.
La première fois, quand elle avait posé le pied sur la première marche, elle avait été surprise par la perfection de ses proportions. Il s’étirait en une large et fluide spirale oblongue qui semblait ne devoir jamais s’arrêter.
« Mucha » avait-elle murmuré.
Puis la lourde porte de verre du rez-de-chaussée s’était fermée derrière elle, et dans le silence, le claquement de ses talons avait résonné du même son limpide et cristallin que lorsqu’elle flânait le soir sur les pavés parisiens, presque avant l’automobile.

Ce fut sur ces seules considérations que deux ans auparavant, Li avait fait l’acquisition pour cinq cent soixante mille nouveaux francs tout rond, d’une partie de l’escalier et de l’appartement qui allait avec.

Dans les jours qui avaient suivi, la résidence en piteux état était devenue l’objet des attentions d’une multitude de restaurateurs locaux qui comptaient s’enrichir à bon compte. Li ne leur en laissa pas l’occasion et c’est âprement qu’elle avait mis un terme à leurs allées et venues en déclarant qu’elle n’était pas tombée de la dernière pluie et qu’il était temps que les moineaux volent ailleurs. Elle avait quand même exigé que l’on repeigne le plafond, et lorsque le peintre avait objecté qu’il s’était acquitté de cette tâche une semaine plus tôt, elle l’avait promptement amené au centre de la pièce et désignant d’un doigt sentencieux l’imperceptible fissure qui courait de l’aplomb jusqu’au mur, elle avait brandi le devis sous le nez moucheté de l’artisan en affirmant qu’il n’y était absolument pas fait mention d’une telle monstruosité. L’homme avait rougi dans son habit blanc et s’était exécuté l’heure suivante.

Le lendemain, les déménageurs en file-indienne fourmillaient du camion garé au pied de l’immeuble, à la cuisine, au salon, à la salle, aux chambres et jusqu’aux toilettes, pour y déposer le butin que Li avait amassé au cours de sa vie.
Chaque meuble, chaque objet semblait avoir toujours existé. Tous avaient connu de nombreux lieux, mais c’est certainement avec Li qu’ils avaient le plus voyagé. De Paris à Marseille, de Normandie en Bretagne, des contrées les plus sèches aux climats les plus humides, elle ne s’en était jamais séparé. Dans chaque région qu’elle avait traversée, elle avait habité plusieurs villes et dans chaque ville plusieurs adresses… jamais elle n’en avait sacrifiés. Pas de tri sélectif, pas d’abandon à regret, pas d’hésitation sur ce qu’il faut garder ou détruire. Li accumulait, amoncelait, épargnait en comptable ; parfois, elle mettait au secret quelques souvenirs qui ressurgiraient dans un an, dix ans ou peut être jamais.

Ce jour là, moins sous le poids de leurs charges que par peur d’ébrécher une porcelaine mal protégée ou d’écailler les innombrables tableaux dont les épais cadres de bois dorés paraissaient plus précieux encore que ce qu’ils mettaient en valeur, les porteurs avaient transpiré une journée entière.

Li, immobile dans le vestibule, avait régenté :
– « L’Ispahan dans la chambre à gauche ! » on y déroula le petit tapis bleu et noir aux reflets d’or.
– « Le Meched dans le salon et le Naïn dans la chambre de droite…en descente de lit ! Non ! la droite c’est de l’autre côté. » - « La bergère au salon ! » - « le confident dans le coin là-bas » - «  attention au tête-à-tête, c’est fragile et vous seriez bien embêté si vous le cassiez ! Posez le dans la cuisine ! » - « Le dos d’âne, laissez le ici » - « Non ça c’est hideux ! Descendez le donc à la cave ! » - « la marine on va la mettre aux toilettes et le grand chat dans la salle à manger au-dessus de l’enfilade…un peu plus à gauche…oui, là, c’est bien ! »…

Le piano, de loin la pièce la plus lourde, avait mis en point d’orgue un terme à la farandole et Li avait proposé à l’assemblée entassée dans l’entrée, un thé ou une tisane, en regrettant d’une voix navrée de ne pas trouver le café qu’elle avait pourtant empaqueté le matin même dans une boite à chaussures rouge, en compagnie des pinces à sucre et des cuillères à absinthe.
A cette invitation, tout le monde avait fuit.
Alors, elle s’était allongée sur son canapé d’osier.
Avant de s’endormir, elle avait téléphoné d’une voix grave : « ça y est ! les fortiches ont quitté la place ! – Elle avait toujours gratifié les déménageurs du solide nom de « Fortiches », et aux curieux qui quelquefois l’interrogeaient sur ce vocabulaire, elle répondait d’un regard mystérieux : « rapport à mes promenades aux Halles avec Papa, quand j’étais enfant. » et l'auditoire se mettait à rêver, et Li jubilait d’exister jusque dans les rêves, ailleurs, et au-delà du présent –.


Il faisait déjà nuit et la lueur de la rue éclairait à peine la pièce quand la sonnerie trop forte, trop nasillarde, l’avait tirée d’un profond sommeil. Elle avait porté la main à la poitrine avant de se lever péniblement, et d’un pas chancelant, elle avait zigzagué en évitant les cartons disséminés et leurs ombres immobiles, infranchissables. Dans l’entrée sans lumière, elle caressa le mur jusqu’à l’interphone.

Elle martelait fébrilement les boutons en lâchant un « allô ! » inquiet à chacun des essais lorsqu’elle entendit le « Maman !? » tant espéré.
Les yeux de Li s’étaient illuminés.
– « Ah c’est toi ma Matriouchka !… »
– « Ben qu’est-ce que tu fais ! J’ai sonné pendant cinq minutes et ça fait au moins dix minutes que j’attends ! Tu peux ouvrir !? »
– « …Si tu savais le bruit que ça fait cet interphone ! J’en ai encore des palpitations et puis toute la journée debout, je suis fourbue… »
– « Oui Maman, mais là, je suis en bas ! Ouvre s’il te plaît. »
– « Attends, je descends ! »
– « Mais non, mais tu peux ouvrir de là haut quand même ! »
– « Oh certainement mais je ne sais pas comment fonctionne cet engin…j’arrive ! »

Et Matriouchka, plus connue sous le nom de Matri avait pénétré le nouvel havre de sa mère.


Un mois plus tard et pour longtemps, elle s’y installait.


Comme chaque matin depuis deux ans, à peu près à la même heure, Li s’appliquait à ouvrir la porte dans un silence qu’elle estimait encore perfectible. Comme chaque matin, elle avait laissé les provisions du jour au pied de l’escalier, comme chaque matin, le petit voisin du second les lui monterait, comme chaque matin, elle s’apprêtait à clamer un « bonjour » résolument positif, et comme chaque matin, elle allait traverser l’entrée sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller Matri qui dormait encore. Il était 11 heures.

Elle entra, posa la lettre sur le bureau à pente, juste derrière la porte, et sans le moindre bruit, marcha jusqu’à sa chambre. Avec précaution, elle rangea sa chapka dans l’une des innombrables boîtes rondes empilées contre l’angle de la pièce, puis elle tira de la tour de Babel vacillante un petit carton jaune et en sortit le bibi qui avait appartenu à sa mère. De quelques légers coups de doigts elle en redressa la voilette et le déposa au centre du lit.

– « Pour ce soir, le bibi s’impose » pensa-t-elle. Le fait qu’il ne soit plus à la mode lui permettrait au moins de se détacher du troisième rang du cœur. Li en était sûre. Sa voix n’était plus aussi claire et ne montait plus aussi haut dans l’aigu, certes, mais il était hors de question qu’elle ait abandonné sa place de soliste avec autant de facilité pour ne pas tirer un quelconque avantage de cette nouvelle situation.
Elle ne brillait plus par la voix ! Elle brillerait donc par le bibi !
Près d’une semaine de réflexion l’avait amenée à cette évidence.
L’idéal serait même de ne pas chanter. Juste articuler. Mais Li n’était pas encore certaine d’y parvenir.

Une porte s’ouvrit derrière elle. Le pas ensommeillé de Matri lui fit tendre l’oreille.
– « Enfin ! » souffla-t-elle.
Li ne bougea pas. Elle attendait. Bientôt elle l’entendrait. Son premier plaisir de la journée.
– « Bonjour maman ». Matri articulait « Ma-man »
– « Ho ! Tu m’as fait peur ma chérie ». Li sursauta.
– « Excuses-moi Maman … Tu m’entends pas quand j’arrive comme çà !? »
– « J’étais plongée dans mes chapeaux…je crois que je mettrai celui là ce soir »
– « Le chapeau de Grand-Mère !?… ». Matri paraissait aussi éberluée que si elle venait de tomber de son lit en plein rêve.
Aussitôt elle se ravisa.
– « …mets le ! » dit-elle avec curiosité.
Les yeux fermés, crispée comme un enfant qui s’apprête à recevoir une gifle, elle s’approcha et tendit le visage. Li l’embrassa sur le nez.
– « Tu as bien dormi mon petit mirliton ? ».
– « Tu vas être la plus belle Maman !… Mais relève le voile, c’est mieux ».
Puis elle se dirigea vers la cuisine :
– « Tu as fait du café ? …Tu sais ce qui irait bien avec ça ?…. c’est un rouge assez soutenu … dans les cerises … mais pas trop brillant !…Ah non ! y-a pas de café ». A mesure qu’elle s’éloignait, Matri haussait la voix.
– « Il y a du courrier pour toi… » lui cria Li alors qu’elle continuait l’essayage. « …Je l’ai mis dans le vide poche, dans l’entrée ».
Matri répondit qu’elle se passerait de café et qu’elle sortirait juste après la douche.
– « Qu’est-ce que tu dis ? »
– « Rien !… c’est pas grave »

Et puis, l’eau coula aussi longtemps qu’une pluie d’automne, le petit voisin du second déposa en passant les emplettes quotidiennes, Li lui fit au passage un compliment dont elle détenait le secret, la cuisine déversa l’arôme d’un plat aussi simple que consistant, lentement, comme chaque jour depuis deux ans, et elle l’avait entendu, a capela dans l’escalier : « Au revoir maman »… peut être….elle n’était pas sûre. Tout se figea. Le temps s’était contracté, suspendu, rompu. Matri avait disparu.

Li s’accorda le temps de porter la main à la poitrine.
« Remplir le vide !…Vite ! »
Il ne fallait pas qu’elle reste seule.

A ce moment, il n’est pas certain qu’elle ait su avec précision laquelle de ses deux amies elle inviterait. Nicole avait déjà partagé son repas la veille et le jour d’avant, mais Françoise n’était pas venue depuis plus d’une semaine. « Il ne faut pas négliger Françoise » – le mari de Françoise était médecin et il arrivait que le couple l’emmène dans les meilleurs restaurants de la ville –. Pourtant, elle savait que la compagnie de son amie de fraîche date lui serait plus légère. Elle laissa courir ses doigts sur les pages jaunies du vieux calepin et parmi les numéros rangés dans un ordre qu’elle même ne comprenait pas, ce fut celui de Nicole qu’elle composa.

– « Dis-moi ma petite Nicole, tu n’as pas manger encore ! »
– « Bon, alors je t’invite. »
– « Non, elle est sortie. »
– « Je sais pas….elle me l’a pas dit. »
– « Oh ! En pleine nuit, certainement. »
– « Je sais pas où elle va, je sais pas quand elle rentre, je sais même pas si je dois lui préparer à manger ou non…..mais qu’est ce que tu veux…c’est les enfants hein ! Tu as connu ça toi aussi ! »
– « 26 ans. »
– « Tu as peut être raison. »
– « Bon alors je t’attends. A tout de suite ! »

A table, Nicole prit la place de Matri.
Au salon aussi.
Elle répondit aux questions jusqu’en fin d’après-midi.
Depuis sa première rencontre avec Nicole, Li cherchait, fouillait et déterrait des situations toujours plus cocasses. Des trésors…
Elle les soulignait d’un trait vif, d’une expression limpide :
« les hommes sont des cancres !» … « c’est une gourgandine !» …« méfier vous de vos meilleures amies !»…
Ces après-midi là, Li n’apaisait pas seulement la solitude de son amie, elle trouvait les mots justes. Les mots lumineux. Les mots qui transforment. Immanquablement, le désarroi se muait en slogans capables de rallier les milliers de femmes délaissées. Nicole ne savait pas combien avec précision, mais elle n’était plus seule. Aussi longtemps que sa mémoire ne lui fit pas défaut, elle ne se souvînt pas être rentrée une fois de chez Li sans avoir été portée par un sentiment d’héroïsme qui l’amenait à dévisager avec compassion toutes les femmes qu’elle croisait sur le retour, et surtout, qui l’animait de l’espoir enfin légitime, de castrer tout ceux qui auraient eu l’excellente idée de s’approcher à bonne distance.

En quelques mois, Nicole était devenue une fervente admiratrice de celle quelle nommait révérencieusement : « Elisabeth », et pour Li qui la fixait vaguement en songeant à son bibi, cela valait tous les repas du monde.

Elle profita de ce moment précis pour sonner la fin de la conversation.
– « Quelle heure est-il ma petite Nicole ! »
Nicole comprit qu’il était l’heure.

 

 


Assise face au miroir de la coiffeuse, elle cherchait le rouge cerise.
– « Matri l’a emporté ». Elle chuchotait.
Elle se dévisagea, mit ses lunettes, les enleva, hésita à les ranger, les rangea et finalement décida de se passer de rouge. Elle était prête.
Dans l’entrée, un dernier coup d’œil sur sa silhouette avant de choisir le manteau qu’elle portait ce week-end, pour Deauville. Ce n’était pas du vison, mais il faisait illusion.
Elle se concentra quelques secondes, mentalement s’assura qu’elle n’avait rien oublié :
« Eau…gaz…lumière – elle laisse toujours une lumière allumée quand elle s’absente, autant pour ne pas rentrer dans le noir que pour éloigner les voleurs –…clés…et puis…Oui, la lettre ! ».
Elle déposa l’enveloppe blanche sur le lit de Matri, sur l’oreiller.
Puis elle descendit l’escalier et poussa la porte de verre.
Il faisait nuit déjà. La voiture de Françoise l’attendait, comme convenu. Elle s’installa sur le siège de cuir et posa sur ses genoux la petit boite jaune. Elle la tint avec beaucoup de précaution pendant tout le trajet.

Une heure plus tard, elle se trouvait au premier rang de la chorale. Juste sous la résistance fichée au ciment gris dans la voûte romane. A droite de Françoise, soliste depuis qu’elle même ne l’était plus.

Elle n’émit aucun son.
Personne ne la quitta du regard.
Au moment du départ, quand elle croisera deux ou trois groupes de retardataires, elle entendra même quelques éloges sur sa voix.







Sur la table de la cuisine, à côté de l’enveloppe déchirée, le courrier était déplié.

« Mademoiselle,

J’ai lu avec attention votre demande d’emploi dans notre société.
Je souhaite vous rencontrer pour étudier plus en détail votre candidature.
N’ayant pas réussi à vous joindre par téléphone, je vous prie de me contacter afin de convenir d’un rendez-vous… »

© Marc Heddebaux 2005