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Aux matins d’hiver
La flamme tremble sur le miroir
Je brise la glace

Du Nord, un soleil glacé rase les fissures des murs.
L'ombre des cœurs gravés dans la pierre
A coups de "je t'aime" en pointes de couteaux,
Les amours arrachés aux duvets pubères
Par des griffes de roses qui croyaient au futur
Et des larmes séchées qui pleuraient en sanglots,
Salés, s'enracinent en faisceaux de fêlures
Où tout saigne encore et coule à grands flots.

Depuis l'aube du premier chagrin, de l'Est on ne voit rien.
Obsessions amnésiques des oublis du matin,
Les rêves muets s'égarent dans la brume,
et le creuset des terres grises qui fument
consument le corps lacté des mères oubliées.

Ailleurs, ça vivait encore. Un peu. Et puis fort.
Sur le fêle du miroir une flamme brisée se tord.
C'est une enfant.
Suspendue dans l'espace elle s'égare dans les temps,
Le souffle haletant de sa lente agonie
expire sans bruit quelques perles de cri,
Elle vacille, puis s’éteint, puis déchire le noir.
Personne ne l'entend. Personne pour la voir.

Dans les fissures des murs, trop grands, trop fiers,
Elle se glisse en silence et s'y perd doucement.
De l'Ouest, elle ne verra pas l'orange du couchant,
ses fragments de couleur sur les vagues de mer,
Les horizons de soie où le bleu devient vert,
l'écrin des nuages qui annonce le temps,
qui dit que demain il pleut dans l'univers,
Que c'est bon pour la terre, les fleurs et les champs.

Elle ne sentira pas les odeurs de bruyère,
Ni les sèves qui montent quand vient le printemps,
Ni l'eau qui ruisselle sur son corps absent,
Ni le sable sans fin qui attend les rivières.

Et les caresses du sud portées par les vents
aux parfums de safran et de joncs odorants,
Sans jamais l'effleurer resteront en suspend
Comme la main d'une mère quand elle perd son enfant.

Dans les fissures, lentement l'enfant s'emmure.
Elle fond dans la pierre son histoire d'un instant,
elle brise le présent sans fin, sans mesure,
et aux lointains passés, aux incertains futurs,
Elle délivre un secret que personne ne prend.
Une infime émotion, le ciment des murs :
Son soupir qui précède le néant.

© Marc Heddebaux 2005