lady mary

Nouvelle de Bob Boutique



Il était une fois un brave plombier bruxellois qui trouva dans sa boîte aux lettres un recommandé bien étrange : une longue enveloppe de couleur crème en papier kraft portant l’en-tête d’une étude notariale d’Edimbourg, Mac Duffy, Jefferson and Southpeak Associated.

Gérald Dubois ne connaissait pas cette ville, mais il supposa qu’elle se trouvait en Grande-Bretagne, car la guirlande de timbres arborait autant de fois, et en plusieurs couleurs, le profil sévère et coincé de la reine Elisabeth. Et pour cause… la pauvrette venait de recevoir une volée de tampons postaux en pleine figure.

Soit. Il tourna et retourna avec perplexité la lettre entre ses doigts puis se décida à l’ouvrir avec le tournevis multifonctions qui pendait comme un révolver à sa ceinture d’artisan. C’était en anglais (évidemment) et il ne comprit pas grand-chose, sinon qu’un certain Jeremy Southpeak Junior l’invitait à se présenter à son cabinet pour une affaire d’héritage. Le plus curieux c’est que notre homme n’avait jamais franchi la Manche de sa vie, ne connaissait personne dans le pays et s’imaginait d’ailleurs que tous les Anglais étaient roux et portaient de grosses moustaches pour cacher leurs dents de lapin.

Mais, le mot « héritage » ayant la même signification plutôt attirante dans les deux langues, il fit appel à un beau-frère qui se vantait dans les repas de famille d’être polyglotte… Après une longue conversation téléphonique avec une secrétaire qui ne comprenait pas l’anglais très personnel du traducteur et répétait inlassablement « will you repeat please », il se confirma qu’un legs attendait notre brave plombier, là-bas aux confins de l’Ecosse.

Mais quoi ? Combien ? Impossible d’en savoir plus.  « Nous ne donnons pas de renseignements par téléphone… »

Il ne restait plus qu’à faire ses bagages avec l’aide soudaine et inattendue d’une foule de parents et amis venus aux nouvelles.

***

Zeebrugge dresse son mur de buildings à appartements face à la mer, comme si elle attendait un nouveau débarquement. Presque tous sont inoccupés, car nous sommes début mai et qu’une brume glacée recouvre la cité balnéaire. A l’horizon, côté hollandais, on devine les grues du port, dressées comme une forêt de tours Eiffel pliées dans tous les sens.

Hormis quelques mouettes rieuses qui volplanent au-dessus de la Mer du Nord ou font du sur place à côté des drapeaux de la digue fouettés par le vent, on ne voit pas grand monde. Il n’est pourtant que trois heures de l’après-midi. Une voiture sort de l’autoroute, feux allumés, et se dépêche de rentrer au garage.

Gérald Dubois descend du train de Bruxelles, une valise en carton au bout de sa grosse paluche et longe un quai désert qui débouche dans un hall de gare abandonné, dont même les guichets semblent fermés. Personne sur le parvis que quitte à l’instant un taxi débonnaire, et rien en vue, à l’exception d’un journal qu’un courant d’air entraîne sur la chaussée et déplie comme s’il cherchait à le lire.

Le problème, c’est que notre plombier ne sait absolument pas comment rejoindre le bateau qui doit le mener à Edimbourg. Il analyse pour la ixième fois le voucher que lui a remis l’agence, une sorte de ticket de cinéma sur lequel tout est expliqué : le departure hour du fast ferry en local time avec un plan pour rejoindre le gate ! 
Mais il ne comprend rien et cherche désespérément autour de lui un passant, un panneau ou même un chien à même de le renseigner.

Il traverse l’esplanade et se dirige vers le Grand Hôtel de briques jaunes qui somnole sur le trottoir d’en face, mais à travers les fenêtres duquel sourd une vague lumière. Il hésite un instant devant la lourde porte à tambours puis pousse le battant cerclé de cuivre qui l’avale et le recrache aussitôt dans un hall tout en marbre, miroirs biseautés et vasques fleuries : superbe certes, mais aussi vide que l’extérieur.

Non, pas tout à fait. Car en y regardant bien, on aperçoit, derrière le vaste comptoir de la réception, le crâne luisant d’un employé penché sur quelques dossiers mystérieux. Il relève la tête et regarde l’intrus avec des yeux ahuris. Car même en costume trois pièces, escarpins cirés et cravate à rayures, Gérald Dubois ressemble à tout sauf à un client de palace.

Faut dire, à sa décharge, qu’il n’a jamais songé à changer de coiffure depuis trente ans. La banane a perdu de sa superbe, mais comme il persiste à peigner le reste en ailes de canard avec une raie bien droite au milieu de la nuque, il ressemble à un vieux chanteur de rock’n’roll fringué pour un mariage. Une sorte d’Elvis bourré d’amphétamines avec le nez de Depardieu.

Coup de bol, le préposé adore Presley et ose même l’imiter, avec la jambe qui tremble et tout, lorsqu’il se retrouve seul devant les glaces des toilettes. L’autre lui montre ses documents, explique, gesticule et tous deux ressortent enfin sur le trottoir en serrant leurs vestes pour ne pas s’envoler.

« Vous voyez les grues au bout de la digue ? » indique son nouvel ami du doigt.

« A côté du grand immeuble, avec les deux cheminées ? »

« Exact. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un building, mais de votre bateau. Vous avez tout le temps, il part à cinq heures. C’est tout droit, vous ne pouvez pas vous tromper… et bon voyage ! »

***

Gérald Dubois est accoudé au bastingage arrière du ferry et contemple avec émerveillement le sillage moutonneux qu’il traîne derrière lui comme un immense éventail d’écume. Ses cheveux volent dans tous les sens tandis qu’une bruine humide saupoudre son visage.

Voila deux heures que le paquebot a quitté la côte belge et le soleil s’aplatit à l’horizon comme une orange sanguine qui colore le pont et ses énormes canots de sauvetage d’ocre et de vanille.

‘Si seulement Germaine avait pu voir tout ça…’ songe-t-il tristement en pensant à sa défunte épouse. Un immeuble de dix étages qui fend la mer, avec des parkings d’autobus, un restaurant chicos, des larbins qui courent dans tous les sens, une serviette au bras, un self-service, un casino, une salle de ciné avec des sièges d’avion et des écouteurs… et des étages de cabines auxquelles on accède avec des cartes de banque. Il a dû retourner la sienne cinq ou six fois dans tous les sens, avant de voir la petite lumière rouge virer au vert, lui indiquant qu’il avait enfin réussi le test d’entrée.

Deux fois déjà, il s’est perdu entre trente-six couloirs capitonnés et cinq volées d’escaliers recouverts de velours rouge, comme dans les salles de théâtre. Il cherchait le bar, histoire de casser la graine mais, à la vue du tarif, il s’est vite rabattu sur un sandwiche mou et un café soluble qu’il a quand même dû payer le prix d’une pitta ou d’un Macdo.

Ca bouge un peu, comme si on avait bu un verre de trop. Rien de terrible. Le mieux est de ne pas y penser et, surtout, de ne pas regarder les hublots derrière lesquels la mer du Nord monte et descend en cadence. Il a remarqué, près du desk office où il a changé un peu d’argent à un taux usuraire, une sorte de salle de loisirs dans laquelle des passagers lisent ou jouent en famille à des jeux divers, cartes, échecs, dominos, etc…

Il y prend place (là au moins c’est gratuit) et compulse distraitement quelques prospectus sur l’Ecosse : pays rude et sauvage peuplé de bûcherons en kilt se disputant des joutes celtiques avec des lancers de troncs d’arbres ou d’enclumes, le tout sous le son nasillard et monotone de cornemuses en peau de chèvre.

Un héritage ! Il n’en revient toujours pas et s’endort bientôt dans sa cabine ultra moderne en se laissant bercer par le tangage du navire dont l’immense carcasse gémit sous l’assaut des vagues. Un héritage ! Mais de qui bon sang ? Et surtout… quoi ?

***

« Une île, cher Monsieur…vous avez hérité d’une île ! »

Jeremy Southpeak Junior ne ressemble pas à un notaire. Avec son jean serrant, sa chemise à carreaux, son pull tricoté main et sa petite queue de cheval, on l’imaginerait plus facilement derrière un micro avec une guitare en bandoulière. « Excusez-moi, mais je rentre du golf… » Il parle un français très correct avec cet accent british qu’on n’invente pas. Ainsi, il l’appelle Monsieur ‘Deux Boas’, comme deux boas constrictors. Mais pour le reste, rien à redire.

Une étude tout en parquet et meubles d’acajou, avec les portraits des ancêtres dans des tableaux plus petits que leurs cadres à feuilles d’or, une maison à colombage située au beau milieu du Royal Mail, la rue neuve, façon Moyen âge, qui traverse Edimbourg de part en part. Rien à redire.

Gérald Deux Boas s’enfonce dans le fauteuil de cuir ciré où on l’a invité à prendre place et dépose sa tasse de Darjeeling sur la coupelle en liège qu’une secrétaire déguisée en Jennifer Lopez (will you repeat please) a déposée devant lui.

« Une île ? » On aurait pu le laisser deviner cent fois, jamais cette idée ne lui serait venue à l’esprit. 

« Laissez-moi vous expliquer… » poursuit J.S.J en dénouant le ruban de tissu d’une farde à la couverture marbrée. « Votre père, Monsieur Félicien Deux Boas, a fait la connaissance de mon client, Lord Hillary Mac Pherson, dernier du nom, en 1941, à Londres. C’était la guerre. Mac Pherson était pilote de bombardier dans la R.A.F, la Royal Air Force, et votre père mécanicien mitrailleur, engagé volontaire. »

Tout cela, notre brave plombier l’ignorait, pour la bonne et simple raison que ce père avait traversé la Manche dans un sens mais jamais dans l’autre, laissant à Bruxelles une épouse dont le ventre commençait à s’arrondir. Si bien que ce père était devenu sujet tabou. On n’en parlait pas, il n’avait jamais existé et Gérald était né, comme l’enfant Jésus, par la seule force du Saint-Esprit.

« Votre père devait être un homme très courageux, a tough guy… » poursuit notre golfeur en se reversant du thé, « … car il a sauvé la vie de mon client, lors d’une chute de leur avion dans La Manche. »

« Je lis ici qu’il l’a arraché de la carlingue en flammes pour le déposer sur le dinghy de secours… il a ensuite pagayé toute une nuit sur une mer démontée pour atteindre au petit matin les falaises de Douvres. Il lui a sauvé la vie ! »

Gérald Dubois dont le seul fait d’armes consiste à avoir bousculé un grand de sixième dans la cour de récréation, un 14 avril 1965, a bien du mal à imaginer ce père inconnu coiffé du casque en cuir des aviateurs, luttant en pleine nuit, avec force et énergie, contre des vagues déchaînées.

« Lord Mac Pherson ne l’a jamais oublié… » poursuit la pop-star en feuilletant le dossier, « … et l’a donc inscrit sur son testament. Votre père étant décédé voici une dizaine d’années à Newcastle et n’ayant aucun autre descendant, c’est à vous que revient cet héritage !  Je vais vous montrer… »

Il déploie une carte d’Ecosse sur le bureau et pointe son index sur Edimbourg. « Nous sommes ici, et votre île se trouve… » le doigt remonte, remonte, traverse le Loch Ness puis les Highlands, pénètre dans l’Océan Atlantique, survole les Orcades, atteint les îles Shetlands à mi-chemin de la Norvège pour s’arrêter enfin au nord de l’archipel, « …là ! Black Island, à l’entrée du Sollom Voe. C’est un bras de mer au fond duquel se trouve le terminal pétrolier de Brae. Un rocher de deux miles de longueur sur lequel se trouve le château du clan Mac Pherson, une centaine de moutons et quelques poneys… »

On aurait aussi bien pu lui montrer un plan de l’Orénoque ou du Kazakhstan, tout cela le dépasse de plusieurs années lumière. Aussi pose-t-il la question la plus simple mais tout compte fait la plus concrète qui soit : « Est-ce que… tout ça vaut quelque chose ? »

 

« May be… » répond Jeremy junior en joignant les mains devant lui comme s’il priait. « … Selon mes contacts sur place, la British Petroleum, serait prête à acheter l’îlot en vue d’y aménager un quai de mouillage pour ses remorqueurs. Mais ne m’en demandez pas plus. » Il referme la farde, se lève et contourne son bureau empire, signifiant par là que l’entretien est terminé.

« Vous pouvez refuser l’héritage bien sûr. Mon client vous donne quinze jours pour vous décider ainsi qu’un billet aller-retour jusque Lerwick, la capitale de l’archipel. Vous vérifierez sur place. Mon assistante vous expliquera tout… »

***

Jennifer Lopez est plongée à quatre pattes sous la table de son bureau au moment où Gérald Deux Boas constrictors y pénètre. Elle suit en soupirant et jurant le câble d’une imprimante déconnectée, découvrant par la même occasion un mètre carré du bas de son dos, avec la moitié d’un string. Vive la mode taille basse. Elle se redresse aussitôt, le visage rouge pivoine, et va chercher dans une armoire métallique le dossier Mac Pherson.

Suit une longue conversation de sourds-muets, à la suite de quoi notre légataire comprend ou croit comprendre qu’un ferry part le soir même pour Lerwick, où il devrait arriver le lendemain aux alentours de midi. Une dernière chose… le château est encore habité par une cousine éloignée de Sir Hilary, une certaine Lady Mary, ancienne directrice de l’école primaire de Brae. L’octogénaire vit sur place avec une demoiselle de compagnie, Miss Peggody, qui a vécu à Carcassonne et parle donc très bien le français.

Le testament stipule que Lady Mary est autorisée à rester à Black Island aussi longtemps que sa santé le lui permettra. Un fermier pêcheur de Toft, le port qui se trouve en face de l’île, assure le bac et se rend une ou deux fois par semaine sur le rocher pour s’occuper des bêtes.

C’est lui qu’il faudra contacter dès votre arrivée aux Shetlands pour la traversée du loch. Toft se trouve à vingt-deux miles de Lerwick. Elle va essayer de le prévenir, peut-être pourra-t-il venir le chercher au débarcadère…

Gérald Dubois opine avec sa banane et dit oui à tout, les yeux rivés sur les seins de la secrétaire, qui dansent le flamenco. Dire qu’il est dépassé par les évènements serait un mensonge. L’évènement l’a écrasé et a poursuivi sa route en le laissant sur la chaussée comme un vulgaire hérisson aplati.

***

Question : quelle différence il y a-t-il entre la mer du Nord et l’océan Atlantique ? Réponse : dans la première, le bateau tangue d’avant en arrière en sautant les vagues et dans le second aussi… plus un roulis de gauche à droite puis de droite à gauche. ça n’a l’air de rien, mais c’est infernal.

Notre explorateur traverse en titubant, jambes écartées, le couloir qui mène du pont arrière vers le grand salon où la plupart des passagers somnolent allongés dans des sacs de couchage. Des enfants dorment à même le sol, sur la moquette, la bouche ouverte et la tête posée sur des pulls et vestes roulés en boule pour former un coussin. De peur qu’ils ne tombent des banquettes sans doute.

Car pour bouger, ça bouge. Gérald Dubois jette un coup d’œil à l’extérieur.

C’est la nuit noire (il est trois heures du matin), mais le Ferry est éclairé comme un arbre de Noël et diffuse sur son passage une lumière qui permet de distinguer les tonnes d’eau sombres et glacées qui montent à l’assaut pour exploser contre la coque du navire en gerbes d’écume sauvage.

Comme si le diable faisait bouillir l’océan dans une énorme marmite. Une tempête ? Non, pas vraiment explique le barman à moitié assoupi à qui il commande une gaufre et un café, mais on a déjà vu plus calme… Près du comptoir, une dizaine de motards au crâne rasé et aux bras couverts de tatouages sont affalés en rond dans des fauteuils et boivent cul sec de grandes chopines mousseuses qu’ils accompagnent de minuscules verres de liqueur.

Au prix où est l’alcool, ils pourraient tout aussi bien brûler des billets de vingt euros. Ils bavassent et rient fort dans une langue rocailleuse qui pourrait être du danois ou du norvégien, tout en flirtant effrontément avec deux grandes bringues bouffies et décolorées dont les repousses font deux ou trois centimètres et le tour de poitrine cent fois plus.

« Deux Boas constrictors », dont l’estomac commence à remonter dans la gorge, zigzague avec sa tasse en équilibre vers un coin plus tranquille, lorsque le plancher fait soudain un écart brusque, si bien qu’il renverse le liquide brûlant sur sa main en poussant un cri de douleur.

‘Merde...’ jure-t-il, à la limite du mal de mer, ‘… ferais mieux de m’allonger’. Il déniche une place vide entre deux jeunes trekkers qui ronflent près d’une guitare et s’endort en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire.

***

 

Lerwick, dix heures du matin.

La capitale des îles Shetlands ressemble à un petit port de pêche, avec des maisons grises rangées le long du quai et un vieux fort dont les remparts surplombent la ville. L’énorme ferry continue deux kilomètres plus loin pour accoster au terminal devant lequel il se met à tourner en grinçant, tandis que la foule des passagers attend déjà sur le deck ou dans les parkings, pressée de rejoindre la terre ferme.

Le vent souffle en rafales et les vestes claquent comme des drapeaux autour du corps. Dubois, tout heureux d’avoir songé à emporter un duffel-coat, essaie de se camoufler tant bien que mal, mais ses cheveux volent dans tous les sens comme s’il les passait au séchoir électrique.

Le pont arrière du navire se rabat lourdement sur le quai avec un bruit métallique et la procession des cars, voitures, mobilhomes, vélos, motos et voyageurs descend aussitôt pour courir s’abriter là où il y a un poêle et du thé sur le feu.

Il franchit la passerelle à son tour, en se demandant dans quel hiver il débarque. Lorsqu’une voix le hèle depuis les cageots et filets de pêche qui encombrent le quai humide. « Deux-boas…Deux-boas ! »

Un grand gaillard en parka verte, bonnet de laine, pull à col roulé et bottes de caoutchouc, barbu comme un vieux loup de mer, lui fait de grands gestes, un bout de papier dans une main. « Hi… » (prononcez Haille) l’apostrophe-t-il joyeusement en s’emparant de la valise, « …call me Ole ! And you’re Mister Deux-boas, aren’t you ? ».

Il lui montre un fax avec la photo de sa carte d’identité. Un accent épouvantable au milieu duquel émergent quelques bribes d’anglais scolaire du genre « Come on… it’s a little bit windy… » et enfin le mot magique « coffee ! »

***

Pas un arbre ! La Volkswagen roule à petite allure en direction de Toft et Dubois réalise soudain qu’il ne voit pas un seul arbre dans le paysage onduleux que traverse la voie à deux bandes. Comme si le vent de l’océan les avait soufflés d’un seul coup, comme on éteint les bougies d’un gâteau d’anniversaire.

En fait ce sont des tourbières, des monticules verdâtres et spongieux griffés de longues tranchées découpées à la bêche. Les briques de chauffage sont entassées ça et là en cubes, il n’y a plus qu’à laisser sécher et se servir. Parfois, la route se met à grimper, rattrape les troupeaux de moutons qui s’étalent comme des flocons de neige sur le flanc de la montagne. Puis soudain, l’horizon s’ouvre sur une falaise abrupte, peuplée de mouettes et de macareux, avec en contrebas un bras de mer étincelant, secoué par les vagues, ou la bordure sablonneuse d’un minuscule port de pêche.

Ole parle fort avec de grands gestes qui frôlent la tête de son passager. Celui-ci opine du chef en souriant comme s’il suivait la conversation, mais en fait il ne comprend pratiquement rien. Sinon que le courant est beaucoup trop fort ce soir pour franchir le bras de mer qui sépare son île du continent et qu’il passera donc la nuit chez son nouvel ami.

« Here we are… » s’écrie le barbu. La montagne s’ouvre soudain sur l’immensité de l’océan et le spectacle a quelque chose de saoulant car la route plonge en ligne droite pour s’y jeter. En fait ils descendent dans une baie bousculée par les vagues, un bout de plage grise le long de laquelle s’alignent des maisons de poupées. La première est jaune citron, avec une porte et des volets bleu canard, la seconde vert pomme avec des lambris mauves et ainsi de suite…

« And there, is black Island ! » conclut-il en montrant du doigt un long rocher en forme de baleine qui émerge à deux kilomètres du bourg.

« C’est pas vrai… » pense Dubois les yeux ronds « …c’est à moi, ça ! » Il lui semble un instant reconnaître les têtes chauves et moustachues de deux phoques dans un creux de vagues, mais elles disparaissent aussi vite comme s’il les avait rêvées.

La Volkswagen pénètre déjà dans le patelin, franchit un quai de pierre le long duquel sont amarrées quelques chaloupes à moteur et s’arrête enfin devant une chaumière basse chaulée de blanc avec de petites fenêtres à croisillons vertes. On est arrivé. Dans le jardin derrière, du linge s’agite à l’horizontale le long d’un fil incurvé par le vent.

***

Birgit, la femme de Ole est une jolie rouquine, vêtue, comme son mari, d’un jean (taille haute) et d’un gros pull de laine, avec des joues bien roses et des yeux du même bleu délavé que le ciel du Shetland. La petite cinquantaine, un peu rondelette, super sympa et bavarde comme une poule de basse-cour.
Ils sont assis dans le petit salon devant un feu ouvert où se consument quelques plaques de tourbe. On ne peut pas dire que ça chauffe vraiment, songe Dubois qui a gardé son manteau. Mais cela ne semble pas gêner le couple.

Ole continue à pérorer en se bourrant une pipe et notre voyageur plombier fait semblant d’écouter en savourant un verre de whisky et en observant autour de lui.

Premier étonnement, la maison est également chaulée à l’intérieur, les murs de pierre à nus. Difficile d’y pendre un cadre. Alors tout est entassé sur les commodes et armoires en bois massif : photos jaunies, bibelots, bougies etc… Seconde surprise, Dubois se rend compte qu’il commence à comprendre des phrases entières…

Son hôte s’occupe de la maintenance des écoles des environs : c’est lui qui entretient le chauffage, répare les robinets, remplace les carreaux, arrange les jardins etc… Une sorte d’homme à tout faire qui cumule avec un peu de pêche et les services qu’il rend au Black Castle de la famille Mac Pherson. En réalité, Ole n’a jamais rencontré Lord Hillary qui vivait à Glasgow.

Quant à la vieille, elle ne descend plus de l’étage où on l’entend se promener avec un fauteuil roulant : de la chambre à coucher à la bibliothèque et retour. Il ne connaît que la gouvernante qui s’occupe de tout, décide tout et dirige son château à la baguette.

« Miss Peggody…she’s the boss » intervient Birgit de la kitchenette où elle tourne avec une cuillère en bois dans une casserole de soupe, tout en préparant des pancakes salés.

 

 

Et à l’instant, comme si on venait d’évoquer le diable ou le loup blanc, le portable du viking se met à sonner. Il décroche, écoute un instant avec respect puis tend l’appareil à Dubois : « It’s Miss peggody…for you ! »

***

« Bonsoir, Monsieur Dubois, avez-vous fait bon voyage ? » demande une voix énergique à l’accent du Midi, ce qui ne manque pas d’étonner lorsqu’on se trouve au fin fond de l’Ecosse.

« Pas trop mal, merci. Le bateau bougeait un peu, mais bon… »

« A la télé, ils ont parlé d’un vent de force cinq… » commente sa correspondante, « …ce n’est pas une tempête, mais suffisant pour vous empêcher de traverser. Nous vous verrons demain, je suppose ? »

« Oui, si cela ne vous ennuie pas… » Ole et Birgit suivent la conversation comme si elle avait lieu en anglais.

« Mais cher Monsieur, c’est votre château maintenant… et votre île ! »

Elle en a de bonnes celle-là ! Il n’a pas encore accepté, ça demande à voir. Et puis ça doit coûter un max d’entretenir un tel bâtiment. Si ça tombe, le toit est pourri et les caves sous eau… « Nous verrons, nous verrons… » commente-t-il prudemment.

« Vous comptez rester quelques jours ? »  C’est fou comme cet accent provençal est déroutant. On croirait entendre les grillons en tendant un peu l’oreille.

« Je ne sais pas… un jour ou deux peut-être, si vous avez de quoi me loger bien sûr ? »

Petit rire discret : « …vous aurez le choix, nous avons une vingtaine de chambres. Monsieur Graham (je veux dire Ole) vous fera visiter le domaine. L’étable, les moutons et l’embarcadère que nous louons au terminal pour leurs remorqueurs. »

***

Black Island ressemble vraiment à une gigantesque baleine échouée sur un banc de sable. Avec une falaise escarpée à l’endroit de la tête, comme si le cétacé ouvrait une gueule pleine de fanons, une longue plaque herbeuse sur le haut du dos et des éboulis qui dégringolent en pagaille sur une queue formée de pitons rocheux, autour desquels tournoie un carrousel d’oiseaux criailleurs.

La chaloupe lutte péniblement contre le courant qui s’engouffre dans le chenal, et doit faire un long arc de cercle pour accéder enfin, après vingt minutes de traversée, devant le ponton en bois où les attend Miss Peggody, droite comme un i, un parapluie incliné contre le vent violent qui souffle du large.

Elle est exactement comme Gérald Dubois l’imaginait. Grande, maigre, sévère, lunettée, sans âge, en tailleur sombre et chignon classique, avec un châle blanc noué autour du cou et des escarpins à gros talons.

La directrice d’un pensionnat pour jeunes filles de bonne famille, ou mieux, la gouvernante d’une châtelaine très âgée qui marche sur des pneus et boit du thé parfumé à longueur de journée.

« Bonjour, Monsieur Dubois… » (avé l’assang de Carcassonne !) Elle lui tend une main ferme et osseuse pour l’aider à monter sur la jetée . « Je vous voyais plus grand ! » Elle jette un regard étonné sur sa banane, puis transmet quelques ordres brefs au brave viking qui entasse sur son dos les sacs de courses pour le château.

« Suivez-moi, je vous prie… » Elle fait demi-tour comme un soldat, les bras le long du corps, et s’engage à grands pas sur un raidillon pentu qui s’enfonce dans le brisant.

« Je vous ai préparé une chambre dans l’aile gauche, vous y serez très bien. Je vous suggère d’y déposer votre valise. Monsieur Graham vous emmènera ensuite visiter les environs. Je vous conseille de mieux vous couvrir car le vent est très fort sur la crête. Dans le pays on dit qu’il souffle si fort que même les choux s’envolent ! Mettez un bonnet de laine, même si cela doit déranger votre belle coiffure ! » Et toc.

« Pourrai-je rencontrer Lady Mary ? » gémit Dubois déjà essoufflé par l’escalade, « au dîner, peut-être ? »

« Lady Mary ne quitte plus l’étage et ce, depuis des années… » répond la voix derrière le parapluie, « …mais elle vous recevra pour le thé à cinq heures. Comme elle est encore très coquette pour son âge, on ne monte pas avant qu’elle ne se soit préparée. On attend la sonnette… »

Une chose est sûre, bougonne Elvis Presley, en changeant sa valise de main, je ne vais pas traîner dans le coin et si je deviens proprio, cette grande bringue ira astiquer ses bougeoirs dans une autre sacristie.

Et puis soudain, jailli de nulle part, le château apparaît au détour du sentier.

***

De prime abord, Black Castle semble sorti d’un film de Walt Disney avec un bâtiment central orné d’un large perron, deux ailes à angle droit aux fenêtres hautes, et des kilomètres carrés de toitures grises parsemées de tourelles, œils-de-bœuf, lucarnes, clochetons et imitations de tours fortifiées avec leurs créneaux. Le tout fermé par un mur d’enceinte qui s’ouvre via un porche en pierre sur une cour intérieure pavée.

Il ne manque plus qu’une calèche et quelques gentilshommes en habits pour crier ‘moteur’ et tourner une séquence de Barry Lyndon.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Le bâtiment ne date en fait que du début du siècle, à une époque où les noblions écossais et gros bourgeois trouvaient classe de bâtir ancien.

Dès qu’on pousse les lourds vantaux de chêne, on découvre une vaste salle dallée, peuplée de statues grecques, des radiateurs cachés dans les cheminées et, sur les murs de papier peint, d’immenses toiles 1900 montrant des dames très maquillées avec de grands chapeaux, des gants en dentelle et de longs porte-cigarettes en ivoire.

Dubois s’arrête une seconde en sifflant entre les dents : « Dites moi, Miss Peggody, comment chauffez-vous tout ça ? »

« Nous avons un groupe électrogène et une chaudière au mazout dans les caves… » répond-elle en traversant le hall sans se retourner, « …ce sont les gens de la BP qui nous fournissent en échange du débarcadère que nous mettons à leur disposition de l’autre côté de l’île. Mais pour la cuisine, nous continuons à employer la tourbe… »

« Et pour l’eau ? »

« Nous avons un puits. Vous l’aurez peut-être remarqué près de l’aile droite, dans la cour ? » Elle s’arrête pile devant l’escalier de marbre dont les marches mesurent bien trois mètres de largeur.

« Je vais prévenir Lady Mary de votre arrivée. Monsieur Graham vous conduira à votre chambre. Dîner à dix-huit heures précises. » Elle monte en claquant des talons comme une secrétaire qui tape à la machine.

***

« Look ! » Ole lui montre, vingt mètres en contrebas, un remorqueur amarré le long d’un quai en béton, encastré dans une crique de roches basaltiques. Le moteur du bateau tourne au ralenti. Deux marins dénouent des cordages et s’apprêtent à prendre le large.

Le grand barbu explique à un Dubois frigorifié que les pétroliers sont trop longs pour manœuvrer dans le loch et que ces vedettes sont là pour les tracter et les piloter jusqu’au terminal dont on devine la torche mouvante dans les brumes de l’horizon, en face de Brae.

Ils ont traversé l’île par un chemin gorgé d’eau qui serpente entre de gros moutons laineux qui les regardent passer avec des yeux débonnaires avant de repiquer à grands coups de dents dans la pelouse spongieuse.

Ole, toujours aussi bavard, raconte que la British Petroleum a essayé à plusieurs reprises de racheter Black Island à Lord Mac Pherson, mais que celui-ci a toujours refusé par égard pour Lady Mary. La BP lui offrait pourtant en sus, une retraite dorée dans une pension luxueuse de Inverness.

Et de conclure avec un rire moqueur en se frappant le front du plat de la main, en signe de démence : « She’s very old and a little bit… olé, olé ! »

***

Dringeling.

Une sonnette tintinnabule à l’étage et Gérald Dubois, qui examine depuis un quart d’heure les statues en marbre du hall, se permet enfin de gravir le grand escalier tout en admirant au passage les motifs compliqués de la rampe en fer forgé.

Rasé de frais, la banane encore humide et le costard sorti tout droit de la housse, il longe un parquet ciré comme un pont de navire et arrive à la bibliothèque du premier dont la haute porte ouvragée est entrouverte. Il toque quand même contre le battant et entend une petite voie qui l’invite à entrer, et en français s’il vous plait.

Plus vraie que nature ! Toute menue, vêtue d’une robe noire que relève un col blanc, avec sur sa maigre poitrine un camée suspendu à un ruban de soie, de petites lunettes rondes, une crinière de cheveux gris nouée derrière la nuque et surtout, un visage de poupée recouvert d’une épaisse couche de maquillage, Lady Mary apparaît dans son fauteuil roulant aussi vieille et minuscule qu’impressionnante.

« Here is our… comment vous disez ? Légataire…is’n’t ? » chevrotte-t-elle avec un délicieux accent british, comme si elle parlait avec une patate trop chaude dans la bouche.

Deux Boas, un peu gêné, ne sait quelle attitude adopter et se plie en deux comme il s’imagine qu’on doit le faire pour saluer des gens importants.
Encore un peu il lui ferait le baisemain, mais quelque chose le retient. Le regard de Lady Mary pétille un instant avec une lueur ironique.

« Sit down, jeune homme… » Elle lui indique d’une main gantée de dentelle une chaise aux pieds sculptés, placée près d’un guéridon sur lequel est posé un service à thé en porcelaine fine. « Voulez-vous faire le service, please ? »

Il s’exécute maladroitement en tremblant un peu et verse une partie du breuvage dans sa soucoupe mais réussit à remplir correctement la tasse de l’ancienne directrice d’école, qui l’observe d’un œil amusé. Ses doigts pressent si fort l’anse de la théière qu’il craint de la briser. Il pose enfin une demi-fesse sur le siège capitonné de velours.

« What’s your occupation, mon garçon ? Quoi vous travaillez ? »

Il comprend après deux secondes d’interrogation muette : « Je suis plombier ! » Il mime le geste de quelqu’un qui resserre un tuyau avec une clé.

« Oh, Marvellous ! Vous beaucoup aimer Black Castle… il être très humide… like a sponge… comme un éponge ! Look… » Elle pose les mains sur les genoux : « ...je être… (elle cherche ses mots)… percluse de rheumatism. »

Dubois ne connaît même pas ce verbe et regarde d’un air embarrassé les reliures de cuir qui s’alignent derrière les vitres de la bibliothèque et semblent lui reprocher son ignorance.

« Où Miss Peggody, mettez-vous ? Quelle chambre ? »

« Dans l’aile gauche. C’est très confortable, je vous remercie. »

« Good, good… » Elle dodeline de la tête comme si elle allait s’endormir puis relève soudain deux yeux tranchants comme des lames de rasoir : « On the other side…de l’autre côté, le eau couler sur les murs ! »

Puis comme Dubois semble étudier avec minutie les pointes brillantes de ses chaussures blinquées pour l’occasion. « And now, Mister Deux Boas. Quoi vous faire ? Black Castle is not worth anything… ça valoir pas un shilling. Le argent des moutons et des bateaux pas assez pour entretenir… » Dubois lève les bras en signe d’impuissance.

« Si vous accepter le héritage, vous obliger de vendre, OK ? » Elle le fixe avec attention derrière ses verres qui reflètent les fenêtres à croisillons de la pièce.

« Franchement, je ne sais pas… » répond-il de plus en plus ennuyé, en tortillant ses doigts avec nervosité. « Mais je vous garantis que votre retraite se fera dans les meilleures conditions. On m’a parlé d’un home de toute beauté à Inverness ? » Il détaille les moulures du plafond, le lustre en cuivre, le tapis persan sur lequel repose la lourde table de chêne massif…

« Vous ne buvez pas votre tea ? »

« Non… si… enfin oui, bien sur ! » Il trempe ses lèvres dans le thé un peu amer, rapport au citron.

« Don’t worry for me… » souffle t-elle enfin en agitant les doigts en signe de dépit, le regard indéfinissable, « … vous pouvez rester aussi longtemps que voulez ! »
Elle exécute un demi-tour avec son fauteuil et s’éloigne doucement vers le fond de la chambre où s’ouvre une autre porte : « I’m sorry… mais je être fatiguée. Good night Mister Deux Boas. »

***

La barque d’Ole est repartie vers le continent. Du côté de l’océan, le soir monte comme la fumée épaisse et sombre d’un brasier qui s’éteint derrière l’horizon. Le château s’enfonce dans la nuit et Dubois rêve, le front collé contre le carreau coloré de la fenêtre de sa chambre à coucher, en attendant l’heure du souper. Il fait tout juste un peu trop froid et cela le met de mauvaise humeur.

De toute façon, sa décision est prise. Il repartira demain et rentrera immédiatement à Edimbourg pour annoncer à J.S.J Jeremy Southpeak Junior qu’il accepte le legs et compte vendre Black Island à la BP.

Six heures moins cinq. Il est temps de rejoindre la salle à manger. Il parcourt des couloirs interminables, monte des volées d’escalier, en redescend d’autres, le tout en jetant régulièrement des coups d’œil à l’extérieur pour se repérer. Il débouche enfin, presque en courant, à la sortie d’un couloir dérobé, sur les fesses d’albâtre de la Vénus qui occupe le coin du grand hall d’entrée, évite la belle Hellène de quelques centimètres…. et bute de plein fouet sur Miss Peggody qui venait à sa rencontre.

Ils tombent dans les bras l’un de l’autre. La grande bringue se retire aussi vite, avec une moue dégoûtée et laisse tomber son portable qui s’éparpille sur le dallage comme les pièces d’un puzzle.

« Je suis désolé… » s’excuse-t-il, rouge comme une pivoine, en essayant de cacher ses grosses mains qui ont effleuré les hanches et même un bout de sein de la gouvernante, « … je me suis perdu. »

« Le gsm ! » se lamente t-elle avec l’accent de Mireille dans un film de Pagnol.

« Je vous rembourserai. »

« Mais vous ne comprenez rien ! » s’écrie-t-elle avec une rage contenue.  « J’essayais. Lady Mary n’est pas bien. Elle a dû s’énerver suite à votre entretien, car je l’ai trouvée étendue de travers et à demi inconsciente sur le lit. Elle respire difficilement. Je lui ai donné le médicament qu’elle prend pour sa tension, mais elle a tout recraché ! » Elle tourne affolée autour de la statue de Vénus en se tordant les mains.

« Vous n’avez pas d’autre appareil dans le château ? »

« Non, Monsieur Dubois. Nous n’avons pas d’autre appareil dans le château. Et à moins d’allumer un grand feu sur la plage, je ne vois pas comment attirer l’attention de qui que ce soit sur la côte ! »

Elle s’effondre sur un banc de pierre, le chignon en bataille, blanche comme un linge, les larmes aux yeux. Dubois la regarde, impuissant, en tentant de trouver une idée pour les dépanner. « Calmez-vous, Miss Peggody…voulez-vous que je coure jusqu’au débarcadère pour voir si les remorqueurs sont encore là ? »

« Inutile. Ils sont déjà rentrés au terminal. »

« Ce n’est peut-être qu’un malaise passager ? »

« Sûrement pas. Je ne l’ai jamais vue dans cet état ! » Puis se redressant d’un seul coup comme si on l’avait piquée dans le derrière avec une aiguille à tricoter. « Nous avons un canot de secours en dessous du ponton. Le vent est tombé. Prenez-le et foncez chez Ole. Il appellera l’hélicoptère… »

Dubois la contemple les yeux écarquillés comme des boules de lotto. « Mais je ne suis jamais monté dans une embarcation de ma vie ! Et en plus je ne sais pas nager ! »

« Rien de plus facile… » poursuit Miss Peggody en l’entraînant par le bras « …un bouton vert pour démarrer, un rouge pour arrêter le moteur, un gouvernail, et une manette : vous poussez, le bateau avance, vous tirez vers vous, il freine puis recule ! C’est l’affaire d’un quart d’heure. Le port est bien éclairé à cette heure, vous ne pouvez pas le manquer… Il suffit de tenir la barre et de vous diriger vers les lumières. »

Puis, comme il hésite : « Allons, Monsieur Dubois, un peu de courage. Allez chercher des vêtements chauds et mettez deux paires de gros bas de laine. Je vais vous trouvez une parka, il fait froid en mer… » Elle le pousse énergiquement vers le corridor d’où il vient d’arriver : « …allez y, il n’y a pas de temps à perdre. Rejoignez-moi chez Lady Mary, c’est au fond du couloir après la bibliothèque. »

***

La vieille dame a les yeux exorbités et la crinière échevelée étalée autour d’elle comme les tentacules d’une méduse. Son visage de poupée est en transpiration. Le rimmel a coulé sur le fard des joues et se dilue dans l’ocre criard et brillant du rouge à lèvres. On dirait un masque de carnaval : Coluche le jour de son mariage avec Thierry le Luron.

Elle s’enfonce dans la montagne d’édredons du lit à baldaquin qui centre le cabinet, une pièce surannée aux murs tapissés de tissus aux motifs verts et or. Elle a gardé ses vêtements et tend un bras vers lui, avec une supplique désespérée dans le regard : « Merci Deux Boas… merci. »
Il doit se pencher sur elle pour comprendre son chuchotement. « Miss Peggody… préparez le bateau… be quick, mon garçon. I feel bad ! »

***

Il fend les vagues à petite allure, le timon coincé sous l’aisselle et les yeux fixés sur les loupiotes de Toft qui apparaissent par intermittence entre les masses d’eau noire qui dansent devant lui.

L’embarcation était rangée près du ponton et Miss Peggody, toujours aussi efficace, avait déjà tout arrangé : la parka, un bonnet de laine, une lampe torche, une boussole et même un thermos de café ou de thé.

Le bouton vert, le moteur qui ronronne et arrache doucement la barque vers la mer, tout se déroule comme prévu. Le vent est moins violent qu’à l’aller et le canot avance gentiment en projetant des bouffées de vapeurs de mazout qui se mêlent aux embruns iodés.

‘Quel voyage’ se dit notre loup de mer qui commence à prendre goût à l’aventure, un peu tendu sans doute, mais pas vraiment déçu. Black Island s’éloigne imperceptiblement et commence à ressembler à l’énorme baleine qu’il avait découverte hier, en traversant le chenal dans l’autre sens.

Et puis soudain, le silence.

Le silence, car le moteur vient de s’arrêter, comme ça, d’un seul coup.

Dubois lâche la barre et se met à pousser comme un malade sur le bouton vert qui finit par se bloquer dans son logement, mais rien ne se passe et l’hélice est comme morte. Il vérifie sous le tableau de bord si un fil ne s’est pas déconnecté, mais non, tout semble normal. Et la chaloupe qui commence à tanguer dangereusement au gré de la houle. Et l’obscurité qui s’étend lentement sur l’océan, au point qu’il doit allumer la lampe électrique pour y voir.

L’essence ! Il y a un petit trait rouge sur le cadran portant l’inscription ‘oil’ et l’aiguille se trouve juste au-dessous.

Au bord de l’affolement, il regarde autour de lui à la recherche d’un bidon de secours, le rayon de sa torche balayant comme un phare. Rien. Rien de rien. Même pas une paire de rames. Il est pris au piège.

***

Voila une heure qu’il dérive sous les étoiles, ballotté comme une bouteille à la mer. Il s’agrippe tant bien que mal, mais ne peut éviter les seaux d’eau salée que l’océan lui flanque en pleine figure, chaque fois que son embarcation se présente de flan devant les rouleaux glacés qui se succèdent par vagues.

Il écope aussi vite que possible avec les mains jointes en conque mais sans grand résultat. Son canot s’alourdit. Il est mouillé jusqu’aux os et claque des dents.

Mais il y a plus grave. Le courant l’entraîne inexorablement vers la queue de la baleine, là où la mer bouillonne et s’écrase avec fracas sur les pitons rocheux qui émergent comme autant de fers de lances. La falaise se rapproche et étincelle de mille éclats sous le projecteur orange d’une lune presque ronde.
Le spectacle est grandiose et le grondement sourd des remous de plus en plus proche et assourdissant. C’est fini. Dubois le comprend et attend, horrifié, complètement dépassé par les évènements, que son calvaire se termine.
Combien de temps dure une noyade ? Et faut-il lutter, tournoyer, tousser, avaler et étouffer longtemps avant de perdre conscience ?

Son esquif tremble déjà sous les tourbillons qui le soulèvent comme un fétu de paille. Suit un long raclement lorsque la coque de bois effleure un à plat pierreux puis rebondit dans le prolongement d’une houle laiteuse. Il est propulsé d’un rocher à l’autre et se rapproche du pied de la falaise, où les vagues explosent en projetant leurs langues d’écume jusqu’à vingt mètres de hauteur !

Puis une accélération soudaine et irrésistible, comme le wagon d’une montagne russe qui plonge à toute allure. Puis le ciel, les étoiles, la lune et les rochers qui se mettent à tourner comme un carrousel fou. Puis l’eau qui envahit la barque comme un bocal à poisson et la retourne comme une crêpe. Puis l’eau glacée qui s’infiltre dans la gorge, le nez, les yeux. Puis les poumons qui éclatent. Puis plus rien.

***

Et arriva ce qui devait arriver.

***

Tout en haut de la falaise, à deux pas du vide, une silhouette se découpe dans le disque de la lune et observe le drame qui se déroule au fond de la crique. Une forme noire, droite comme un ‘i’, une femme dont la robe ondule et claque au vent.

 

 

Lady Mary, la petite vieille, sans fauteuil roulant, contemple avec détachement le corps en croix qui flotte sur les vagues, monte se fracasser contre le versant pour redescendre avec le ressac, disparaître un instant dans les remous et repartir une nouvelle fois à l’assaut des rochers, tête en avant ou du moins ce qu’il en reste.

Enfin, elle fait demi-tour comme un soldat, les bras le long du corps et remonte à grands pas le sentier herbeux qui mène au château. Son rimmel dilué par les embruns forme une toile d’araignée sur son visage qu’une bouche étalée par le rouge à lèvres rend clownesque et grimaçant. Ses yeux qui reflètent la lune brillent comme deux braises de charbon.

Mais que fait-elle ?

Elle s’arrête devant un remblai qui jouxte le sentier, on dirait une tombe, et arrache d’un geste vif la crinière grise qui recouvre sa tête, une perruque ! Elle s’adresse maintenant au monticule et lui parle à voix haute, avé l’asseng de Marseille ?

« Tu sais la vieille, tu étais très chiante…très. Tu étais même la reine des emmerdeuses. Mais lui là, le petit belge… » elle montre d’un doigt tendu, la falaise d’où elle vient : « c’était l’empereur des fadas ! »

Miss Peggody (car c’est bien elle !) dénoue son chignon, laisse tomber ses cheveux noirs sur les épaules, les agite un peu pour les démêler, puis repart en sautant d’un pied sur l’autre comme une
petite fille, en direction de Black Castle dont les tours émergent dans la brume.


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